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L’homme esperamos

Performance donnée lors de la soirée ESPERAMOS du 10 novembre 2010, au lounge de la Cinémathèque québécoise, dans le cadre des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal.

Texte et voix : Hugo Latulippe Guitares : Alain Auger


Janvier 2007.
Un taxi roule dans la ville côtière de Montevideo, Uruguay.
Après une longue nuit passée à l’écouter multiplier les histoires
dans cette langue fleurie et fourchue qui le caractérise
l’écrivain Eduardo Galeano me confie une trouvaille récente.
– C’est un ami,
un linguiste allemand,
qui a découvert cette petite perle.
Escoucha me.

Dans les grandes langues occidentales,
– la découverte est d’ordre scientifique –
On a compté
On les a passées au crible
le « je », le « me » et le « moi » sont les mots les plus couramment employés

On aurait deviné.

Mais, chez les Mayas,
le mot le plus utilisé est le « tik ».
– Tik ?
– Nous ! Nosotros.

Galeano est ému
Il prend un temps
Regarde dehors.

– Cette découverte est fondamentale, compadre.
Ça change tout.
Le monde et le point de vue sur le monde.

*

– Monsieur, quelle est votre raison sociale ?
– Esperamos.
– SP…
– Ramos. Oui. Esperamos. Attendre et Espérer. Au Nous.
– Au nous …. ?
– Os, Os ! C’est nous autres ça ! C’est le band, la grosse gang, le nombre. Le plus grand nombre. Nous, comme dans toute la gang.

NOUS comme un parti pris politique
POUR une éthique du NOUS.
Poly-Tik du nous
Nous les humains.

– SP ramos c’est qui exactement ?
– Ah ! L’homme esperamos n’est personne en particulier senor, senora.

Et c’est aussi une femme AU MOINS la moitié du temps.

*

L’homme esperamos a quelque chose d’aimanté dans le sang ;
y a toujours quelqu’un
quelque part
qui le prend pour confident.
L’homme esperamos
a la manie de faire parler
celui assis à côté de lui
dans l’avion,
dans le train,
à l’école,
au cinéma.
De le faire jaser,
le faire placotter.
Pour savoir ce qu’il a dans le corps,
comment ce qu’il prend la lumière,
ce qu’il mange en hiver.
Pis avec quel bois qui se chauffe le poêle ?

L’homme esperamos est toujours
après chercher des personnages.
Pour bâtir de quoi.
Pour fonder un espoir
pis débusquer,
dans le détail du quotidien,
une chorégraphie d’humain.
Une architecture
de petits gestes lestes
lourds de sens,
additionnés…
Comme si à force
Qu’ils s’empilent
il allait finir par fonder un pays !

Un pays !
L’homme esperamos
dit que chaque film
est un pays.

*

L’homme esperamos est un paysan ;
il aime vivre des choses dehors avec le monde.
Y a personne icitte qui va l’épuiser à marcher.
Y est tough.
Y est fort,
fort comme les 3 trucks à Godard

L’homme esperamos a un feu de camp du kaliss en-dedans!
He does not care about time.

L’homme esperamos ne fléchira pas
même sous le tir nourri.

*

2006.
L’homme esperamos fait face à Eva Ottawa,
la jeune chef des Attikameks du Québec.
Elle dit :
Les oiseaux ne volent plus comme avant.
Le flow de caribous ne descend plus jusqu’à nous.
Même la chaire des animaux ne goûte plus comme dans le temps.
Les vents dominants charrient l’haleine de vos géants…
sur la toundra, la Taïga.
Le lichen goûte Pittsburgh, Chicago, Detroit, Cleveland.

Le lichen goûte Montréal.

Et c’est pareil sur l’Ashouapimuschuan, chez les Innus, Nitassinan.
Et c’est pareil d’un flanc à l’autre des pays Cris, Inuits, Attikameks, Algonquins
et Naskapis.

Batimbe !

*

L’homme esperamos pense qu’il faut rédiger
un petit manuel de subversion
à l’intention des enfants d’Occident
au plus sacrament.
Pour rocker un peu !
Va falloir passer par d’autres versants,
chercher à ouvrir une nouvelle voie.

L’homme esperamos va partir à marcher sur le pays
y va rentrer chez le monde,
à l’usine, à l’école, à l’hôpital
pour mettre le feu !
Pour faire lever le monde en bois deboutte
Pour rallier les insoumis !

*

Et pis en montage parrallèle…
L’homme esperamos pense qu’il vaut mieux commencer à inventer un lieu
pour nous replier,
pour nous recommencer.
Une place pour mettre de côté tout ce qui a de beau,
une place pour sauver des mots plus fragiles,
pour nous mélanger les sangs,
les milles vaisseaux…
Une place pour faire l’amour.
Pour mettre nos âmes au chaud,
nous archiver le génie sur le champs d’en haut.

Une place pour nous loader toutte la gang
sur un disque dur
qu’on va enterrer dans le pergélisol
queque part
au nord…

Au cas.

L’homme esperamos pense qu’il faut
qu’on aille un safe pour nos vies à venir
un spair dans le coffre
pour nos migrations vers d’autres temps.
Pis qu’on puisse dire aux enfants ;
Voilà…
Ce qu’il reste de nous !

Au cas.

Au cas où le monde devienne une cour à scrap,
une shop de viande,
un shop de bacon.
Au cas où un autre ostie de zouf de New York ou de London
décide de se mettre à transiger des barils de poètes.

Au cas où le fleuve commencerait à se refermer sur nous.

Comme le 11 septembre 1973…
Le dernier regard de Salvador Allende,
avant de disparaître
derrière la robe de la Moneda.
Comme le 4 novembre 1981…
René Lévesque trahi,
pendant la nuit.
Et ses yeux,
furieux.

Marcel Simard toujours en vie.
Avec nous,
icitte à soir.

L’homme esperamos vit pluggé sur le 220
de nos gisements intérieurs.
Il se lève à l’aube,
surveille les mouvements du fil.
Il attend.
Il espère.
Le frisson dans la fosse,
une secousse,
un détail,
la magie.

L’homme esperamos attend que la vie se manifeste.

*

12 novembre 2010, Montréal, Québec.

L’homme esperamos est parmi nous ce soir.
Il a mis au monde un nouveau pays
qui part tranquillement se mettre à l’abris
dans le cœur du vaste monde,
comme un grand.
Comme une arche.

L’homme esperamos reste seul sur le quai
à regarder ses personnages chéris
s’éloigner.

Et il repense à cette flambée de petits détails tombés au montage,
qui disparaîtront peut-être dans le temps.

L’homme esperamos rêve déjà que la vie lui offre encore le bonheur,
la chance,
de croiser des gens qui auront plus que leur âge,
des gens de mille ans.
esperamos.

  • Bio des auteurs

  • Hugo Latulippe

    Hugo Latulippe
    Actif dans le milieu du cinéma, de la télévision et du multimédia à titre d’auteur, de cinéaste et de producteur depuis près de 20 ans. Ses films se sont mérités de nombreux prix, mentions et distinctions. Après des études en arts et ...En lire plus